Contes et fées - 4

Voilà, je continue à poster !




* * *





Vois-tu, lecteur, si j’étais un narrateur désobligeant, je te laisserais languir un petit moment avant de répondre à ta question muette et obsédante : « mais que va-t-il se passer ? ». Si j’étais un narrateur désobligeant, j’éviterais le sujet, te parlant du temps qu’il faisait à l’autre bout du royaume de Bérénice – un ciel dégagé, avec quelques rafales par endroits, dues à la présence d’une dépression au sud-est, 24°C en moyenne – ou en intercalant un aperçu de l’attitude du roi au même instant – il était assis à son bureau, repassant inlassablement sous ses yeux des parchemins qu’il n’arrivait pas à lire, trop préoccupé par le sort de sa fille, tandis que la reine Clarence se triturait les mains devant sa fenêtre, scrutant l’horizon en se demandant où pouvait bien être la gamine. Si j’étais un narrateur désobligeant, je pourrais aussi t’asséner une nouvelle digression, sur une légende du coin totalement saugrenue ici : par exemple celle du féroce dragon Bardéssava.
Il y a en effet, quelque part dans le monde que je te décris, une grotte, ou plutôt un renfoncement dans la pierre, une bouche minérale s’ouvrant sur une obscurité sans nom, un trou, à même la montagne, comme si un colosse sans cœur avait jadis planté un pieu dans la forêt pour y ouvrir une cavité diabolique et infâme. Les villageois, craintivement, voulurent génération après génération oublier son nom immonde, et l’on finit par l’appeler, très vite, sans s’attarder sur le mot, comme pour repousser par son peu de place dans la phrase sa présence angoissante, La Grotte. Il y a très longtemps, peu après les origines du monde dit-on, une créature horrible élut domicile dans cet antre, marquant son territoire par ses cris d’outre-tombe qui s’entendaient à des kilomètres à la ronde, et qui rappelaient l’interdiction de fouler ce territoire maudit. Dans les premiers temps, personne ne sut, personne ne voulut savoir, quelle était cette bête. L’on restait dans sa chaumière, l’on se calfeutrait au coin du feu, l’on en oubliait jusqu’au chien qu’on avait laissé dehors avant d’entendre le cri, et qui glapissait, apeuré, sur le seuil. Mais bientôt, le cri se transforma en voix, puissante et terrifiante, et la voix forma des mots, des mots impitoyables, qui firent frissonner chaque habitant du village. La bête clamait son identité, haut et fort, avec insolence et menace, c’était le dragon, le dragon redoutable Bardéssava. L’on se boucha les oreilles, l’on se serra contre son mari, sa femme ou ses parents, l’on ne voulait plus entendre, plus savoir, pouvoir vivre sans la certitude qu’une créature infernale vivait à quelques kilomètres seulement. Mais la voix s’amplifia, pénétra chaque masure, s’insinua par la moindre fenêtre entrouverte, entre les doigts pressés sur les oreilles, sans faiblir. Le dragon demandait, réclamait quelque chose. Il voulait que chaque année, au printemps, on lui portât une jeune fille pure qu’on lui offrirait en sacrifice, et qui serait la seule condition à la survie du village. Autrement… Un nuage de feu dévala tout à coup la montagne, surplomba le village de sa chaleur insupportable, qui fit virer au rouge la pointe du clocher, puis se retira soudain avec un claquement menaçant. Et depuis lors, chaque printemps, on porte au dragon de Bardéssava une jeune fille, que l’on ne revoit, ensuite, plus jamais.
Mais moi je ne suis pas un narrateur désobligeant. Tu commences à me connaître, tu sais que je déteste couper l’histoire avec des développements qui n’ont rien à voir. Je ne vais donc pas me faire prier pour te renseigner sur le sort de Bérénice qui, rappelons-le, est toujours prisonnière de ravisseurs non identifiés aux mains puissantes et au tir précis.
La pauvre princesse remuait furieusement, ses liens lui entamaient les poignets, sa bouche était rendue pâteuse par la soif. Il lui fallut un certain temps avant de se rendre compte qu’on ne l’avait pas bâillonnée, et pour prendre l’initiative d’utiliser sa voix désormais éraillée.
- Misérables ! Comment osez-vous vous en prendre à moi ? Vous ne savez pas ce que vous risquez, mécréants, vous le regretterez !
Un coup dans les reins la fit taire brutalement.
- P’tit Tus ? appela-t-elle faiblement.
Un second coup la dissuada de continuer ses récriminations, et aucune parole ne lui répondit, aucun gémissement, aucun signe de vie. Si P’tit Tus avait été fait prisonnier avec elle, il le cachait bien.
Cette longue marche dans un silence forcé conduisit notre jeune Bérénice à s’apitoyer sur son sort – à réfléchir à sa situation, dirons-nous plus diplomatiquement. Que n’était-elle restée sagement dans son donjon ! Voir le monde était par trop dangereux, une princesse comme il faut devait se contenter du charme confiné de sa prison dorée, et attendre son prince charmant sans trop de regard sur l’âge de ce dernier. Voilà la vie rêvée. Broder, chanter, se languir à la fenêtre, et laisser sa beauté au statut de légendaire. Elle soupira. « Comme ils sont loin, mes rêves d’aventure ! » se dit-elle tristement.
Je viens de m’apercevoir qu’il y a un moment que les personnages sont en action ; nous en arrivons donc à la nuit. On fit s’allonger Bérénice à terre, on lui lia les pieds avant de lui détacher les poignets, et, toujours sans lui retirer son bandeau des yeux, on lui fournit de quoi manger, le tout dans un silence pesant. La jeune princesse, exténuée, ne tarda pas à trouver le sommeil, malgré les traumatisants événements des douze pages précédentes. Au matin, la marche fut de courte durée, et l’on permit enfin à la royale héritière de voir. Elle était escortée par deux grands hommes massifs, revêtant une armure brillante, qui la retenaient par le bras comme une prisonnière conduite à l’échafaud. Elle tressaillit irrépressiblement. La sinistre procession avait quitté la forêt depuis peu, et évoluait à présent dans un champ de blé, se frayant un chemin à coups de dague aiguisée, en direction d’un petit groupe de maisons, serrées les unes contre les autres, à quelques centaines de mètres. Les yeux de Bérénice, si longtemps fermés, mirent un certain temps avant de s’accoutumer à transmettre de nouveau des informations à son cerveau – ou plus exactement à l’aire visuelle, située à l’arrière du cortex, mais je ne crois pas que tu sois là pour un cours de biologie, vénéré lecteur. Les renseignements lui venaient dans le désordre le plus complet. P’tit Tus n’était pas là. Une épaisse barrière de montagnes pointues s’élevait, plus proche que jamais, derrière les maisons – elle ne put retenir un hoquet de stupéfaction : ces reliefs, si lointains autrefois, qu’elle avait tant rêvé de parcourir. En d’autres circonstances. Il manquait notamment le cortège royal, les honneurs, et le prince charmant. Puis elle remarqua l’accoutrement, je devrais dire (et vais le dire) l’uniforme de ses deux tortionnaires : un écusson jaune avec un lion bleu était cousu sur leur poitrine (oui, sur l’armure, tout à fait. La vraisemblance n’est pas de mise ici). Un écusson qu’elle connaissait bien, pour l’avoir brodé elle-même maintes fois. L’écusson royal.
- Sapristi ! s’exclama-t-elle.
Ses ravisseurs n’étaient autres que des soldats de sa propre garnison, qui avaient prêté le serment, lors de leur engagement, de servir la famille royale jusqu’à la mort. Et il était sous-entendu qu’il s’agissait de leur mort à eux, non de celle de la famille royale en question, bien que visiblement, ils eussent pris ces paroles dans le mauvais sens.
Toutefois, la douce princesse n’eut pas le temps d’entrer plus profondément dans ses théories de complot, car un étrange personnage, tout courbé, vêtu de loques, s’avançait vers eux à travers champs, s’aidant d’un bâton noueux. Non lecteur, il ne s’agit pas de la prêtresse, où vas-tu donc chercher ça ? Tu n’es pas bien futé, ces derniers temps, permets-moi de te le faire remarquer.
- Holà, villageois, dit l’un des gardes d’une voix de ténor. Nous te l’amenons.
Bérénice redressa fièrement le menton, prête à montrer comment meurt une princesse, dignement, la tête haute.
- Je vous salue, messieurs, dit l’homme en s’arrêtant à leur niveau. Mais cette gamine a l’air bien mal en point, elle est sale et sa robe est toute déchirée. Je ne sais pas si elle conviendra.
- Allons, vous vouliez une jolie jeune fille, pas une jolie robe. On ne va pas chipoter, vieil homme.
- Hum, certes, certes, chevalier. Mais êtes-vous sûr que nous avons l’autorisation de l’avoir ?
- Evidemment. Nous avons signé une décharge, regarde donc.
Le soldat lui tendit un rouleau de parchemin marqué du sceau royal. Le villageois plissa les yeux pour en lire le contenu, puis hocha la tête.
- Oui, c’est bien une autorisation. Je la prends. Vous pouvez me l’amener là-bas, dans l’écurie ? Ah, et pour le bon de garantie, on fait comment ?
- Holà, villageois, répéta le rustre kidnappeur. Oserais-tu mettre en doute la qualité d’une marchandise royale ?
- Oh non, non non, bien sûr que non, minauda le vieil homme. Je vous fais confiance.
Bérénice n’osa pas dire un seul mot. Elle n’arrivait pas à déterminer, d’après l’attitude du villageois, s’il savait où non qui elle était. Quant aux gardes, eux, il n’y avait aucun doute qu’ils étaient au courant. Néanmoins, autre chose l’empêchait de s’exprimer : une énorme boule coincée dans sa gorge. Son père, le roi, avait ordonné qu’on la livrât à cet infâme petit être ! Non, c’était impossible, impensable, insupportable. Quelqu’un avait dû lui dérober son sceau. Quelqu’un d’influent, au palais, qui voulait… la tuer. Mais qui ? Serait-ce un des membres de la famille royale, dirigeant d’une contrée voisine, trop petite à son goût par rapport à la sienne ? Ou l’un de ces vils conseillers au regard sournois, qu’elle voyait depuis sa fenêtre parler au roi ? Ou encore le colonel Moutarde, dans la bibliothèque, avec un revolver ? Un véritable casse-tête chinois.
Les deux soldats la firent avancer jusqu’au village, où un groupe de solides paysans prirent le relais pour la conduire à travers les ruelles tortueuses et non pavées. Malgré les jambes fatiguées de notre amie Bérénice, on ne lui permit pas de se reposer, on la fit traverser le village entier, jusqu’à un petit sentier qui s’enfonçait dans les bois bordant les dernières chaumières, et le groupe s’enfonça dans ce qui semblait être les débuts de la montagne. La marche fut de bien plus courte durée que la précédente, mais Bérénice, moins intimidée par une poignée de paysans aux épaules rigides et aux faux acérées, que par deux gardes royaux empêtrés dans leur armure, eut le courage d’échanger quelques mots avec ses nouveaux maîtres.
- Auprès de qui m’avez-vous achetée, messire ? risqua-t-elle, à l’adresse du gros bonhomme moustachu qui la menait par le bras à ce moment-là.
Il lui lança un regard soucieux, puis haussa les épaules, se disant que de toute façon, là où elle allait, elle ne risquait pas de raconter grand-chose à qui que ce fût.
- Un intermédiaire du roi, fillette, répondit-il. Mais rassure-toi, tu ne nous as pas coûté bien cher, et encore moins que prévu, parce qu’avec ce retard, qu’ils ne comptent pas sur les cinq sacs de blés au complet !
Cinq sacs de blé ? Voilà tout ce qu’elle valait ? s’indigna la malheureuse héritière du trône. Mais de toute façon, le vil intermédiaire suscité devait avoir agi fort rapidement, pour qu’il ait pu conclure un tel marché en quelques heures, après sa disparition, comptant sur une chance incroyable pour la retrouver. A moins que tout ne fût prévu depuis le début, depuis ce passage qui s’était miraculeusement ouvert dans son salon, depuis sa fuite…
- Quand avez-vous effectué cette transaction, monseigneur ? demanda-t-elle, usant de la plus haute politesse.
- Le mois dernier. Mais silence, on arrive.
Ainsi ses soupçons se confirmaient. Cependant les réflexions de la jeune fille s’interrompirent brusquement : on l’avait conduite sans ménagement jusqu’à une gueule béante dans le roc, un trou aveugle et insondable, dont elle ignorait que les gens appelaient, ici, La Grotte. (Ne critique pas mes effets de suspense, lecteur, je fais ce que je peux.)
- Miséricorde ! gémit-elle devant un spectacle si effrayant. Qu’en sera-t-il de moi ?


Commentaires

Le 27 septembre 2010 Llyne a dit :

Trop drôle xD
Tu diriges vraiment bien ton histoire, tous les éléments sont importants ^^

Le 08 octobre 2010 Aria a dit :

Le 11 octobre 2010 Milora a dit :

Aria ! La Malédiction du Commentaire Vide a de nouveau frappé ! Je ne sais pas du tout d'où ça vient. Mais ton message ne s'affiche pas, j'en ai peur !

Le 11 octobre 2010 Aria a dit :

Essayons de nouveau ... Même si je me souviens plus ce que j'avais écrit .... :lol:

Alors, je disais -je crois- combien y aura de parties en tout ? Environ hein, pour prévoir un peu combien je dois attendre ;-)

Le 25 février 2021 sdas a dit :

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