Inès 38

Et voilà un autre bout :)
- De qui parle-t-elle ? demanda le baron, réellement étonné.
Il se tenait, avec le comte, dans la cabane d’Inès. Il avait l’impression que quelque chose mourait dans sa poitrine à chaque regard porté sur sa fille. Après tous ces jours, ces semaines, passés à craindre pour elle, à former mille scénarios apocalyptiques dans son esprit, à l’imaginer perdue, noyée, assassinée peut-être, réduite en esclavage ou encore, pire, privée de lectures sur la grande Elisabeth Ière, après toutes ces nuits de souffrance paternelle, voilà que son enfant gisait devant lui, le visage bleui, le front trempé de sueur et… sapristi, elle avait osé se couper les cheveux ? C’était terriblement inapproprié pour une jeune fille de son rang !
Le baron chassa ces pensées lorsqu’Inès bredouilla à nouveau des noms qu’il n’avait jamais entendus.
- Ce sont ses amis imaginaires, indiqua le comte.
- Là, là, mon cœur…, répondit le baron.
Nul besoin de préciser que c’est à Inès et non à son interlocuteur qu’il adressa ces paroles. Il passa la main sur la joue de sa fille, qui souleva ses paupières avec difficulté.
- Père ? s’exclama-t-elle, d’une voix soudain rendue claire par la stupéfaction.
Le comte bondit sur l’occasion qu’il avait espérée.
- Ma mie, ne vous l’avais-je pas dit ? Vous êtes entourée d’amis, ici. Faites-moi confiance !
Le baron aurait voulu faire savoir à Inès que lui non plus n’était pas libre de ses mouvements, il aurait voulu la protéger contre le ton dangereusement sincère de leur ravisseur, mais il ne sut quel message codé lui faire passer. Au fond, avaient-ils jamais été proches au point d’échanger autre chose que des banalités ? Elle ne percevrait sans doute pas l’avertissement s’il lui indiquait : « j’ai dit à Fernande de ranger ton trousseau dans l’étagère du haut », ce qui était pourtant le genre de phrase le plus courant entre eux. Non, à vrai dire, le plus courant était plutôt : « sauf votre respect, père, le Puy de Dôme entrera en éruption avant que j’accepte d’épouser ce comte de Saint-Je-ne-sais-quoi ! ». Que n’aurait-il pas donné pour l’entendre prononcer ces mots à l’heure actuelle !
Mais on frappa à la porte du cabanon, et le comte lui fit signe de sortir.
- Je suis là, ma petite, je suis là, dit le baron en posant un baiser sur son front en guise d’adieu.
Les deux hommes rejoignirent le dénommé Iñigo et le blond râblé qui attendaient le comte à l’extérieur.
- Oui ? s’enquit ce dernier en gardant au coin des lèvres un sourire triomphant à l’intention du baron. Des nouvelles de notre ami sur la piste de la Karadeg ?
Le blond se tortilla – nul besoin d’être mentaliste pour percevoir son embarras.
- Aucune, dit-il.
Un nuage passa dans l’œil du comte.
- Il aurait dû envoyer un pigeon il y a plusieurs heures.
- Il aura été retardé…
- Non. (Sa voix se fit sèche et autoritaire) Je ne veux pas prendre de risque maintenant que l’on touche au but. Va me chercher le curaillon, ou ce qu’il en reste, et annonce-lui la couleur. S’il rechigne, secoue-le un peu.
Le blond s’exécuta. Dans un envol de cape, le comte fit quant à lui demi-tour et pénétra dans le cabanon. Le baron glissa anxieusement sa tête par l’entrebâillement pour ne rien perdre de ce qui se dirait.
Le comte avait la mine tragique et ne faisait rien pour masquer l’inquiétude qui avait terni son regard. Il prit une profonde inspiration.
- Inès, mon Inès…, dit-il après s’être assuré qu’elle était dans un état approchant peu ou prou de la conscience. Je dois vous confesser une chose.
La jeune fille semblait moins fiévreuse ; elle trouva l’énergie de se relever sur un coude, l’air méfiant.
- Savez-vous où nous nous trouvons, ma mie ? questionna le comte.
Elle ne répondit pas, mais fit seulement le tour des lieux d’un regard trouble. Elle avait l’air de lutter pour garder la tête froide.
- Savez-vous pourquoi je me vois contraint de vous tenir éloignée dans un sinistre cabanon au lieu du château que vous mériteriez ? reprit le comte. Pourquoi je ne suis pas nuit et jour à votre chevet, ce qui est pourtant l’attitude que me dicterait mon cœur ? Pourquoi encore votre père semble si épuisé et ses vêtements en désordre ?
- Non…, hasarda Inès en fronçant faiblement les sourcils, de peur qu’il ne poursuive cette énumération jusqu’à la fin de l’heure. Le comte fit alors glisser son index le long du menton d’Inès ; elle ne tressaillit pas cette fois. Bien, bien, se dit-il ; il commençait à l’amadouer. Puis il approcha la main de sa propre chemise et… entreprit de défaire les boutons ? Le cœur du baron ne fit qu’un bond sous l’indignation. Bonté divine, cela ne se faisait pas ! Qu’avait-il donc en tête ? Et Inès, qui restait là sans s’offusquer, au lieu de détourner les yeux en rougissant ! Le baron fut à deux doigts d’intervenir, mais il redoutait la réaction du dénommé Iñigo qui, soyons réaliste, ne le laissait regarder par la porte entrebâillée que parce qu’il ne représentait aucun danger. A l’intérieur, le comte écarta sa chemise sur son flanc droit. Il avait le torse bandé et dut défaire le linge, pour révéler une impressionnante plaie sanglante. Inès ne sourcilla pas : elle avait déjà vu pire sur Orignac.
- Inès, je suis blessé, articula le comte d’une voix tragique, dans le cas où elle n’aurait pas compris à la simple vue. Si nous sommes retenus dans une forêt à camper ainsi, c’est que nous sommes pour ainsi dire assiégés, ma mie.
- Assiégés ?
- Oui, assiégés. Oh, ne tremblez pas…
- Je comptais m’en passer.
- …car il faut garder espoir ! poursuivit-il sans relever cette interruption. En traversant la forêt, des brigands nous ont attaqués. Nous avons réussi à les repousser, mais ils ont coupé notre retraite ; et voilà que depuis plusieurs jours, nous résistons à leurs assauts répétés. J’ai été blessé dans l’opération et…
Sa voix s’étrangla dans sa gorge. Il s’accorda quelques secondes, puis tourna à nouveau le visage vers elle, l’air tragique.
- Je vais mourir, Inès.
Les yeux de la jeune fille s’arrondirent. Le comte esquissa une quinte de toux à fendre l’âme et crispa les doigts sur sa blessure en attendant sa réponse. Réponse qui fut :
- Ah bon ?
Elle avait l’air davantage éberluée que touchée. Le baron aperçut le poing du comte se contracter dans son dos. Inès commençait à recouvrer ses esprits, et cela n’arrangeait pas les plans de leur ravisseur. Lui qui se félicitait de s’être légèrement entaillé la peau afin de parfaire son plan !
- Hélas ! se lamenta le comte sans laisser paraître son mécontentement. C’est pourquoi je voudrais vous demander une faveur. Une ultime faveur, qui me rendrait l’âme moins tourmentée.
- Tant que ce n’est pas rédiger cent pages sur de la géographie…, répondit Inès, deux secondes avant de se demander pourquoi elle avait répondu cela, et une seconde avant de conclure qu’elle n’avait toujours pas les idées claires.
- Epousez-moi ! s’écria alors le comte avec fougue.
- Euh, non, répondit Inès.
- Oh, fit-il, à court de mots devant tant de simplicité.
La main qu’il avait dans son dos se crispa à blanchir ses jointures. Le baron eut l’intuition qu’il ferait mieux de s’éloigner, sans quoi le comte risquait de l’obliger à convaincre sa fille de ce mariage. Mais un élan d’amour paternel et une crampe dans le mollet le clouaient sur place. Comme sa fille avait grandi ! Il ne savait ce qu’elle avait vu là-bas, en Bretagne d’où ces brutes l’avaient ramenée, il ignorait à quels mystères de l’Ouest français elle avait pu être confrontée, mais cela lui avait donné une assurance et un sang froid qui contrastaient avec la gamine irréfléchie qui avait fugué sur un coup de tête… (Le narrateur ne prend pas à son compte ce portrait psychologique soumis à caution).
- Inès ! insista le comte en se disant que ce dialogue commençait à devenir longuet. Je n’ai pas l’air à l’article de la mort, je le sais, mais c’est parce que je tente de me montrer fort en votre présence.
La jeune fille chercha des violons du regard, mais ne réussit qu’à faire empirer sa migraine en remuant la tête trop vivement.
- Si je meurs après la cérémonie, vous hériterez de tout ! Et je pourrai partir en paix, en vous sachant à l’abri…
- Puis-je savoir, se lança-t-elle d’une voix enrouée – il y avait un certain temps qu’elle ne s’exprimait que par des mots uniques et à peine prononcés –, si c’est mon élégante façon de délirer qui a déclenché chez vous un tel attachement envers ma personne ?
- Lorsque je vous ai vue… ce fut comme une apparition. (Et comme Inès ne semblait pas convaincue :) Vous étiez si radieuse lors de nos entrevues ! Je croyais que vous partagiez mes sentiments !
- Quelles entrevues ?
- Vous les avez donc oubliées, elles aussi ?
- Est-ce que je délire à nouveau ou est-ce qu’un chat rayé est en train d’apparaître au fond de la cabane ?
Le comte fut décontenancé.
- Vous devriez vous reposer…
- Oh ! Et un bigorneau géant !
- Allongez-vous, ma mie. Je vais vous épongez le front, votre fièvre doit reprendre le dessus…
Inès acquiesça, mais le comte la couva d’un regard méfiant. De deux choses l’une : ou elle était en train de perdre réellement la raison, ou au contraire, elle tentait de lui cacher qu’elle se remettait peu à peu. Dans les deux cas, il fallait agir maintenant ou jamais. Il se leva et rejoignit le baron sur le seuil du cabanon. Hors de portée des oreilles d’Inès, il lui souffla :
- Un seul mot inconvenant de votre part, et je fais passer non seulement ce petit Bernard bavard mais aussi vous-mêmes, vos hommes, et même votre fille s’il le faut, par le fil de l’épée. Est-ce clair ?
Livide, le baron opina du chef, tout en sueur. Le comte claqua des doigts en direction d’Iñigo qui détala dans les sous-bois. Pendant ce temps, le blond râblé traînait plus qu’il ne conduisait jusqu’à eux un jeune homme en soutane avec la mine de quelqu’un qui n’a pas fermé l’œil de la nuit. Le blond le remit sur pieds à côté du comte, et les deux hommes échangèrent un long regard.
- Êtes-vous le vrai père d’Inès, commença le plus jeune, ou bien ces infâmes résidus de… Non, attendez, c’est déjà pris… Ces immondes volailles abjectes de Cormorans vous font-il jouer ce rôle ?
Le baron se raidit, peu enclin au babillage avec des inconnus de si piètre apparence. Mais enfin, ils semblaient bien embarqués dans la même galère…
- Je suis Jean-René de Mayenne, baron des Vals, dit-il solennellement.
L’aumônier lui lança un regard si amical qu’il ne sut l’interpréter.
- Votre fille est une personne exceptionnelle, souligna l’autre.
- Oh, ça oui, soupira le baron. Elle tient sans doute de sa mère…
Corentin fut tenté de confirmer, mais il se dit que ce ne serait pas bien poli.
C’est alors que l’on entendit un cri sauvage dans les broussailles. L’aumônier se campa sur ses jambes, paré au combat si jamais c’étaient là des renforts. Mais non : le comte faisait toujours les cent pas devant eux, l’air concentré. Des bruits de lames ferraillant se firent entendre, et des menaces inintelligibles fusèrent au loin. Saint-Flour compta sur ses doigts, puis s’ébouriffa les cheveux, tira sur sa manche à en faire craquer la couture, et pénétra en trombe dans le cabanon. Baron et aumônier se tendirent, un mauvais pressentiment au creux de l’estomac. Orignac avait été fourbe et cruel ; mais le comte était glacial et déterminé, sans la nuance de folie qui avait conduit le forban à sa perte. Au contraire, Saint-Flour cherchait quelque chose… mais quoi ? Pourquoi vouloir à ce point épouser Inès, quel qu’en soit le prix ? Voilà qu’il s’éternisait à l’intérieur… De son côté, le baron se morigénait pour avoir abandonné son poste d’observation sur le seuil de la cabane.
- Monsieur le baron, s’enquit Corentin, sautant sur l’occasion, possédez-vous une grande fortune ?
- Ma foi, c’est que… nous avons le sang noble, sapristi ! Mais… La notion de fortune est relative, et…
- Je vois, le coupa Corentin qui n’avait pas le cœur à l’entendre tourner autour du pot. Et du côté de sa mère ?
- Je… A vrai dire, je l’ignore. Almudena et moi nous sommes rencontrés en une occasion assez inhabituelle, voyez-vous ? En ce temps-là, j’étais encore un jeune homme fringant et friand de voyages exotiques et d’aventures palpitantes ! (Corentin ne put retenir un regard sceptique) Un jour, alors que je cheminais loin, très loin vers le Sud, aux alentours d’Angers, une…
Il fut interrompu par la porte du cabanon qui s’ouvrit brusquement, révélant un comte faussement haletant qui soutenait la jeune fille par les épaules.
- Inès ! s’écrièrent en cœur Corentin et le baron.
Ils voulurent aller dans sa direction, mais le blond râblé leur plaça à tous deux une main menaçante sur l’épaule. La convalescente semblait dans un triste état. Elle peinait à marcher, et ses pupilles roulaient dans leurs orbites, comme si elle luttait pour demeurer consciente. Le comte lui avait-il administré quelque sédatif ? Ils avaient conversé plusieurs minutes à l’intérieur. Il l’aida à marcher sur une dizaine de mètres, puis d’un geste de la tête, donna l’ordre à plusieurs des Cormorans de faire cercle autour d’eux. Corentin fut conduit face aux deux promis.
- Mon père, annonça le comte, faites vite, l’ennemi approche ! (Les bruits de combat fictif n’avaient pas cessé) Je vous en conjure, mariez-nous !
Le teint de Corentin vira instantanément du rose au jaune maladif. Il ne pouvait pas ! Non, il refusait d’être l’artisan d’une telle machination ! Mais les Cormorans les entouraient, et plusieurs des brigands du camp rejoignaient peu à peu leurs rangs… Il se racla la gorge.
- Très… très bien, dit-il lentement pour gagner du temps, si illusoire cet artifice fût-il. Je vais procéder. Il est d’usage pour de telles cérémonies, a fortiori lorsqu’il s’agit d’unir deux personnalités de votre rang, de lire un passage de…
- Mon père, coupa le comte, réalisez-vous l’urgence de la situation ?
Corentin marqua un silence embarrassé, et le baron laissa échapper un léger gémissement. Le Seigneur ne verrait-il pas à quel point il avait été forcé de prononcer les mots fatidiques ? Ce mariage n’aurait aucune valeur à Ses yeux, c’était certain ! Du moins, il l’espérait. Mais il était évident que le comte avait des motivations plus terre à terre de vouloir cette union. Que cachait l’héritage de la mère de son amie ? Si c’était bien de cela qu’il s’agissait… Non, il ne devait pas penser en ces termes. Il ne les marierait pas. Point. Mais il ne voyait pas comment les sortir de là…
- Fort bien, reprit-il enfin en se frottant les mains. Il me faut une alliance pour madame.
Il fut très fier de sa trouvaille. Ce sentiment dura approximativement deux secondes et dix centièmes. Jusqu’à ce que le comte tire un anneau scintillant de sa poche.
- Fort, fort bien…, articula Corentin, au supplice
Il chercha à croiser le regard d’Inès, mais celle-ci somnolait quasiment au bras du comte. Pouvait-il exiger une signature paternelle pour valider l’acte ? Ce serait placer le baron dans l’inconfortable situation qu’il occupait lui-même actuellement, et sans se considérer comme l’homme d’action idéal, force était de constater que le baron semblait à mille lieux d’une idée miraculeuse, et de la trempe nécessaire à sa réalisation. Il se mâchouilla la lèvre inférieure jusqu’à ce qu’un raclement de gorge du comte ne le rappelle à l’ordre.
- Oui oui, excusez-moi, j’étais… plongé dans mes pensées… Je… Eh bien… Mesdames, messieurs…, enfin, messieurs, devrais-je dire, étant donné qu’il n’y a qu’une dame ici, et qu’elle n’est encore que demoiselle. Encore que nous soyons réunis ici pour la faire, précisément, basculer de ce statut à celui que je viens de citer précédemment. Néanmoins, l’observateur attentif notera que, pour l’heure, elle est encore une demoiselle, et…
- Pour l’amour du Ciel ! tonna le comte.
Le baron tremblait de tous ses membres. On l’avait placé en retrait du futur couple, et il sentait très précisément les contours d’une lame appuyer contre son épine dorsale. Il détailla les brutes qui fermaient le cercle constitué autour d’eux, ceux qui se tenaient dans le dos de l’étrange homme d’Eglise qui semblait bien connaître Inès. Si certains étaient vêtus de noir, d’autres portaient des tenues plus bigarrées de brigands sans foi ni loi qu’ils étaient tous, à n’en pas douter. Pour la plupart, il avait eu l’occasion de voir leurs visages auparavant, mais certains semblaient nouveaux. Par exemple, il y avait ce jeune homme châtain aux épaules carrées qui observait la scène d’un regard indéchiffrable, l’air de réfléchir activement à Dieu savait quel projet infâme de scélérat qu’il était. Et son compagnon, un blond aux cheveux courts et à la mine fine, imberbe, presque efféminée, malgré son regard bleu glacial. Un regard terrible qui le transperçait, car ce détrousseur sans scrupule le fixait intensément, lui le prisonnier sans défense ! Ses tressaillements redoublèrent. Et pendant ce temps, ce jeune ecclésiastique qui bafouillait maladroitement… S’il n’avait pas été aussi tétanisé, le comte aurait éprouvé de la sympathie pour ses efforts désespérés de gagner du temps. Lui-même avait perdu espoir. Jamais, ô grand jamais, il ne s’était retrouvé dans une si inextricable situation ! Pauvre de lui, pauvre Inès !
- Eh bien, eh bien, bredouillait Corentin, nous en arrivons à la phrase tant attendue… Monsieur le comte, voulez-vous… Ah, attendez. Il me faut votre nom complet.
- Armand Ferdinand Hector Henri Philibert de Montbazac, septième du nom, Comte de Saint-Flour, récita l’interpelé.
- Parfait. Alors, Armand Ferdinand Hubert Louis Philippe… non, un instant, je crois que j’ai perdu le fil. Pourriez-vous répéter ?
- Mon père, fit le comte pour la énième fois, votre petit jeu a assez duré. Veuillez nous marier sur le champ !
- C’est qu’il faut que la mariée soit d’accord…
- ELLE L’EST ! brama le comte. Elle l’est, elle vient de me le dire ! N’est-ce pas, Inès ?
- Oh ! Une poule noire ! fit celle-ci, le nez levé vers le ciel.
Un silence mal à l’aise plana sur le campement, à l’exception du brouhaha lointain de la lutte contre les supposés assaillants.
- Elle doit être en possession de toutes ses facultés intellectuelles, objecta Corentin.
- Et vous ? Souhaitez-vous rester en possession de tous vos membres ?
- Là n’est pas la quest…
- Ah ! gémit le baron, sentant qu’on enfonçait la lame à travers sa veste.
Le teint de Corentin s’essaya à un intéressant blanc cassé. Il avait l’impression d’être échec et mat. Toutes ses solutions de retraite s’effritaient à la suite.
- Monsieur le comte de Saint-Flour, dit-il alors la mort dans l’âme, voulez-vous prendre Inès ici présente pour épouse, jurez-vous de l’aimer (Corentin retint un rictus ironique à ce mot), de la protéger et de la chérir, jusqu’à ce que la mort vous sépare ?
- Oui ! s’écria furieusement le comte qui perdait patience.
- Parfait, parfait. Alors, euh…
Le cœur de Corentin battait la chamade. Pourrait-il lui-même intervenir, après avoir prononcé les fameuses paroles « qu’il parle maintenant ou qu’il se taise à jamais » ?
- Et vous, Inès des Vals, voulez-vous prendre Armand etc. ici présent pour époux, jure-tu… enfin, je veux dire : jurez-vous de l’aimer et de le chérir jusqu’à ce que la mort vous sépare ? Vous avez le choix, hein !
Plusieurs cœurs manquèrent un battement. Le baron aperçut les deux malfrats qu’il avait à l’œil échanger quelques mots l’un à l’oreille de l’autre. Le silence se prolongea. Au loin, la voix du fameux Iñigo poussa un cri, mais la jeune fille ne disait toujours rien, se contentant le vaciller en se raccrochant à l’épaule du comte, et d’observer le paysage.
- Inès ? l’appela finalement Corentin.
- Oui ? fit-elle d’une petite voix.
- Inès, avez-vous compris la question ?
- Oh ! Oui oui…, répondit-elle d’un ton éthéré.
Corentin nota que la pression du comte autour de la taille de son amie devenait plus rigide. Il avait dans l’idée qu’elle-même essayait de gagner du temps, et si le comte s’apercevait qu’il ne pouvait plus la manipuler…
- Voulez-vous épouser Armand Ferdinand Hector, ou quelque soit le nom que sa mère ait eu la lubie de lui donner ?
- Eh bien…, fit Inès.
Puis sa tête tomba sur le côté, ses jambes se dérobèrent sous son poids, et elle tomba, inconsciente, dans les bras du comte. Celui-ci darda alors sur Corentin un regard qui présageait des tourments insoupçonnés.


Commentaires

Le 06 septembre 2011 Llyne a dit :

Quel suspens ! ^^
J'ai vraiment envie de lire la suite :-D

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Commentaire : ;) >_< shame :S mrgreen oO siffle :) :( xD

Quelle est la deuxième lettre du mot zigtn ? :