Contes et fées - 1

Le titre est nul, et ne correspond pas au contenu.
Mais à l'époque où je l'ai écrit, je ne trouvais rien de mieux, alors j'ai mis ça provisoirement. Et finalement, je me suis habituée à appeler cette histoire comme ça - mais je reste consciente que le titre est nul, et qu'il ne donne pas envie de lire. J'espère que vous passerez outre ce petit problème initial...

Oui mais à part ça, cette histoire, c'est quoi, justement ?
C'est une parodie de contes de fées d'une trentaine de pages, où vous trouverez des princesses, des dragons, des conspirations, des scribes perdus, des alchimistes un peu fous, et surtout, un Narrateur qui ne veut pas raconter son histoire...

J'ai commencé par un extrait assez long ; j'espère que ça ne vous rebutera pas.

Je me suis beaucoup amusée à l'écrire, et j'espère que vous vous amuserez autant à la lire. :)

(Ecrite en 2006)



Bonjour !

Le silence. Pas de réponse. Pas un bruit, pas un souffle, pas un frémissement. Rien. J’attends.

Bonjour !

Toujours rien. Toujours le silence. Pas le moindre signe de réaction. Rien qui permette de penser qu’un petit éclair a circulé, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, entre deux neurones égarés. Une hébétude sans nom. Un vide. Une ligne blanche.

Bonjour !

Hé, tu pourrais répondre, lecteur, quand je te parle ! C’est le minimum de la politesse. Je secouerais bien la tête de dépit, si j’en avais une. On recommence.

Bonjour !

Ah, j’aime mieux ça. Enfin, on fera avec. J’avoue que ce n’est pas un début très orthodoxe, mais vois-tu, c’est que je suis un narrateur débutant. J’en oublie même les présentations, d’ailleurs. Je suis… le narrateur. Comment dire ? Je n’ai pas de nom, pas de rôle, pas vraiment d’existence, je suis juste là pour raconter. Et c’est bien ce que je compte faire.
Oh non, pas de sentimentalisme, je t’en prie, je suis très content d’être un narrateur sans existence ! C’est drôlement pratique : c’est moi qui contrôle tout. C’est moi qui décide où commencer, quand finir, comment montrer ce qui se passe. Je suis le chef, le Dieu, je suis le cœur et le sang de cette histoire, sa vie, son essence, son maître absolu, ha ha ha ! Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai : il y a l’auteur, au-dessus, mais je ne l’ai pas vu dans les parages, récemment. Quand le chat n’est pas là…
Il me semble que j’oublie quelque chose. Ah oui, de commencer. Excuse-moi, lecteur, je suis un peu dispersé – voilà ce que c’est que d’être un narrateur sans existence. Tu es là pour entendre une histoire, pas pour m’écouter m’appesantir sur mes pouvoirs incommensurables dont, bien sûr, tu ne tarderas pas à percevoir l’étendue. Mais trêve de bavardage.
Une dernière chose : je décline toute responsabilité, si tu as des réclamations. Mettons ça parfaitement au clair, si tu veux bien, même en étant un narrateur débutant, je ne compte pas me laisser faire en cas de représailles. Règle ça directement avec l’auteur.
Tu vois, je te l’avais dit, c’est moi qui contrôle : je n’ai toujours pas commencé. Je vais aussi décider de comment le faire. Laisse-moi réfléchir… Ah oui, voilà, je sais. Tu es prêt ? On y va.
Regarde cette jeune femme brune, qui court dans la forêt. Elle halète, elle jette un coup d’oeil par-dessus son épaule, trébuche, continue. Sa cape se prend dans les broussailles, son pied se tord dans un faux pas. Ses yeux sont brillants, son souffle rauque, son cœur battant. Elle s’arrête une seconde, se plaque contre un tronc pour s’empêcher de frémir ; des bruits autour d’elle, une brindille se brise, des feuilles se froissent. Elle se fige, aux aguets ; une mèche affolée lui tombe sur le visage, sa poitrine se soulève avec violence au dessus du carcan de son corset, fait onduler sa robe bleu roi comme une vague de terreur. Elle écoute. Non, rien, personne. Elle n’est pas suivie de près. Tressaillement nerveux. Elle se décolle de l’arbre et fait quelques pas, tremblante encore. Là, un tronc creux, caché par un entrelacs de lianes serpentines. Elle détache l’objet de sa gorge, et le tend vers le trou ; un rayon de soleil, verdi par le dôme de feuilles, fait un instant scintiller la pierre rouge en son milieu, comme un éclat de sang, avant qu’il soit avalé dans le creux du tronc d’arbre.
Au fait, il ne te viendrait pas à l’idée de remettre en question mon pouvoir absolu, si ? Hum. Je voudrais laisser les choses limpides, entre nous. C’est la base de toute bonne relation, tu comprends ? Bon, bon, je te laisse à la lecture… Je vais juste reprendre ce même passage, pour que tu voies un peu ce que je peux faire, hé hé.
Une femme en bleu se déplace entre les arbres, agilement, très vite, avec prestance. Sa cape fauve flotte derrière elle telle la queue panachée d’un renard, elle la dégage des broussailles d’un geste désinvolte, avec une pincée de majesté. Elle s’arrête une seconde, s’appuie à un arbre pour regarder par-dessus son épaule ; ses yeux sont brillants, son souffle puissant ; elle écoute. Des bruits autour d’elle, une brindille se brise, des feuilles se froissent. Une mèche noire vient danser devant son visage, elle attend sans bouger. On ne la suit pas. Un frisson d’excitation. Elle se décolle de l’arbre et fait quelques pas. Là, un tronc creux, caché par un entrelacs de lianes serpentines. Avec un sourire mystérieux, elle ôte l’objet de sa gorge, et le tend vers le trou ; un rayon de soleil vient illuminer la pierre précieuse en son milieu, qui projette des nuances écarlates sur son visage fin ; elle fait glisser la chaîne dans le creux de l’arbre.
Mais non. Ça ne va pas. Je n’aurais pas dû commencer comme cela. Pardonne-moi, lecteur, mais comme j’ai dit, je suis débutant. Je pense que je ferais mieux de m’effacer un peu, le temps de laisser l’histoire prendre son envol. Voyons voir, hum hum…
Il était une fois… non, non, non, ça ne va toujours pas ! Toutes les histoires commencent par « il était une fois ». Je suppose que tu prétends à un peu d’originalité, n’est-ce pas ? Je me concentre. Je ferme les yeux… non, je n’en ai pas, mais c’est une image. Voilà, je sais. Tu es prêt, lecteur ? Alors attention, cette fois c’est bon, attache bien ta ceinture, affermis ta prise sur cette feuille, trois, deux, un, c’est parti !


* * *




Le soleil laiteux versait ses rayons sur les étendues de blé, en bas, tout en bas, qui ondulaient sous le vent comme une mousse dorée. Bérénice rentra la tête à l’intérieur, laissant le contour de la fenêtre, qui apparut dans son champ de vision, dessiner un cadre autour du paysage matinal. Elle soupira. Le ciel était tout bleu, d’un bleu frais, voilé de quelques nuages translucides ; elle songea qu’elle aimerait pouvoir voler. Parcourir des contrées lointaines, ou chevaucher des heures durant, parler aux paysans qu’elle croiserait, caresser du bout des doigts la terre des montagnes qui se silhouettaient au loin dans leur teinte plus foncée. Et… oui, danser à la réception de princes exotiques, dans une robe éclatante, qui virevolterait au rythme de ses pas. Parce que tout de même, elle était princesse, il ne fallait pas l’oublier. Son rang l’obligeait à certaines concessions, jusque dans ses rêveries. Elle soupira (de nouveau), et se détourna de sa contemplation nostalgique.
Longtemps, elle avait cherché un moyen de s’enfuir. Elle était la prisonnière choyée de son donjon aménagé, qu’elle ne pourrait quitter qu’au jour de son mariage, telle était la règle édictée par les oracles. « Cette enfant est en grrrand dangeeeer…, avait annoncé la prêtresse quelques semaines après sa naissance, faisant tinter ses boucles d’oreilles contre ses multiples colliers chargés d’amulettes. Je le sens, je le pressens, quelqu’un… quelque chose… lui en veut… Il faut… la mettre à l’abri, les signes ne mentent pas…. » Et de se faire porter pendant plusieurs jours moult poulets à sa tanière pour lire dans leurs entrailles – poulets dont les dépouilles disparurent toutes par magie, une fois leur fonction remplie, et dont on ne trouva plus que les os, consciencieusement rongés, dans la poubelle de ladite prêtresse. « Croyez-moi, monseigneur, avait finalement conclu la vieille femme. Votre fille court un grave péril, par tous les Auteurs, si vous ne la mettez pas en sûreté, ses jours risquent d’être écourtés d’une façon atrooooooce ! » Prédiction qui, selon certains, fut quelque peu aidée par le fait qu’on ait attenté à la vie de la petite princesse le jour même de sa naissance : une étrange malédiction s’abattit sur sa mère au moment de l’accouchement, que les érudits médecins diagnostiquèrent avec toute la précision due à leur savoir ancestral, comme « un poison difficile à analyser ». L’amour de la mère pour son enfant à naître fut néanmoins plus fort que tous les poisons de la terre ; elle lutta contre la fièvre qui l’avait saisie et, faisant abstraction de la souffrance, mit au monde contre toute attente la petite Bérénice juste avant d’expirer, lui faisant don de la vie dans un dernier sacrifice. Par miracle, le jeune être fragile qui vociférait désormais dans les bras du roi son père, ne connut aucune séquelle, si ce n’est une humeur changeante que l’on préféra attribuer à cet événement, plutôt qu’à son enfermement continuel dans trois chambres en haut d’une tour isolée.
La reine Clarence montra un grand attachement pour elle. Ne pouvant avoir d’enfant elle-même, elle accepta avec bonheur cette héritière engendrée par son royal époux et la noble Dame Blanchette, bonne à tout faire de son état. Elle dissuada le roi d’envoyer sa fille en sécurité dans le royaume voisin de son cher et tendre frère – le seul de sa génération qui, vraisemblablement, n’avait pas ouvertement comploté contre son aîné, à qui revenait la part la plus grande de l’empire familial.
- Sire, objecta Clarence en caressant le visage de l’enfant endormie. Je vous en conjure : elle vient de perdre sa mère, laissez lui connaître son père…
Il fut donc décidé que Bérénice vivrait dorénavant en haut du donjon, à l’abri, cachant sa beauté légendaire – légendaire au sens où, presque personne n’ayant eu le privilège de la voir de près, on ne pouvait juger de ce qu’il en était en réalité – jusqu’au jour bienheureux où elle prendrait époux et offrirait son royaume à l’élu de son cœur, ou plutôt à l’élu de son père.
Toutefois ce matin-là, quand Bérénice contemplait avec nostalgie les champs de blé frissonner sous le vent printanier, la date d’un tel événement semblait encore lointaine, notre jeune protagoniste n’étant alors âgée que de quinze courtes années.
Elle fit quelques pas dans sa chambre, effleurant du bout des doigts les roses qu’on lui faisait porter chaque jour pour embaumer la tour humide, et fredonna de sa voix harmonieuse une douce mélodie.
- Oh, Père, murmura-t-elle devant le grand cadre accroché au-dessus de son lit, d’où son royal paternel la toisait d’un regard autoritaire. Quand pourrais-je fouler le sol de nos terres, sentir la neige contre ma peau, attraper des coups de soleil pour m’être endormie en plein été dans ce champ, là, en bas, si près que je pourrais quasiment le toucher ?
Elle soupira (pour la troisième fois, si tu suis bien), et une expression mélancolique se peignit sur son visage. Dans sa robe blanche, avec ses blonds cheveux sagement noués en un chignon, et sa peau claire comme le pelage d’un chevreau innocent, elle incarnait la douceur même.
- Louiiiiiiise ! brailla-t-elle. Bon sang, vous ne pouvez pas fermer la fenêtre de la pièce où vous faites le ménage ? Avec ce courant d’air, il fait un froid de canard ici, empotée !
Mais Louise ne répondit pas. Les trois pièces du haut du donjon demeurèrent plongées dans le silence le plus pur. Bérénice releva gracieusement le bas de sa robe à un niveau convenable, et se dirigea d’un bon pas vers la salle adjacente, pour fermer la fenêtre elle-même, puisque sa dévouée servante avait décidé d’ignorer ses modérées requêtes. Louise n’était pas là. Le salon était exempt de toute présence humaine, ses riches décorations étaient ses seules occupantes. Et la fenêtre était fermée.
- C’est étrange, murmura Bérénice qui, faute de compagnie, avait pris l’habitude de réfléchir à haute voix. D’où vient donc ce courant d’air que je sens sur ma nuque et qui met en péril ma santé délicate ?
Elle fit le tour de la pièce de son regard bleu tel le ciel en cette matinée de mai, comme si elle cherchait une nouvelle fenêtre subitement découpée dans le mur de pierre épais. Et aucune comparaison n’aurait mieux convenu à ce qu’elle découvrit (ce qui est logique, lecteur, puisque c’est moi qui l’ai trouvée) : tout un panneau du mur lambrissé aux chaudes couleurs de bois vernis, s’était légèrement décollé des autres d’un côté, découpant une espèce de porte derrière le sofa où reposait son dernier travail de broderie.
- Fichtre ! s’exclama-t-elle avec distinction.
Et de s’avancer, les sourcils froncés fort joliment. Sa main fine se posa sur le bord du panneau, qu’elle parcourut précautionneusement, à la recherche, peut-être, d’une indication sur son origine – en vain. Qui donc avait osé lui cacher, à elle l’héritière, la châtelaine, la maîtresse de ces lieux, l’existence d’un passage secret menant directement à ses appartements ? Alors ça, papa allait en entendre parler, pour sûr. Mais d’abord, où menait exactement ce passage ? Courait-elle le risque de voir surgir en pleine nuit une horde de mercenaires sans pitié voulant s’en prendre à elle ? Elle se sentit frémir à cette seule pensée. Avec une inspiration tremblante, elle ouvrit l’unique battant de la nouvelle porte ; l’air glacial s’échappa de plus belle de la cavité, faisant voleter la mèche savamment détachée de son chignon. L’ouverture n’était qu’un trou noir, s’enfonçant, par un escalier en colimaçon, dans les profondeurs de la pierre, encore et encore, toujours plus bas, vers des horizons toujours plus profonds, toujours plus froids.
Bérénice ne put retenir un mouvement de recul devant cet inquiétant spectacle qui semblait tout droit venu des Enfers (en panne de chauffage, alors). « A la garde ! » voulut-elle s’écrier, mais sa voix s’éteignit dans sa gorge ; sa poitrine résonnait des palpitations effrénées de son cœur. C’est qu’une princesse qui se respecte fait déjà un malaise à la vue d’une goutte de sang, alors à celle d’un tel spectacle, je te laisse imaginer, lecteur.
- Oh, mon Auteur, fit-elle dans un souffle. Que faire ? Rester ici, torturée à l’idée qu’on puisse entrer à la dérobée dans mes appartements ; faire refermer au plus vite ce démoniaque passage pour attendre raisonnablement la date de mon mariage, confinée entre ces murs ; ou prendre la poudre d’escampette, là, maintenant, tout de suite ? Non, je ne dois pas, ce serait mal, ce serait dangereux… Et pourtant c’est probablement la seule chance que j’aurai jamais de réaliser mes rêves… Cependant je suis une princesse, j’ai des devoirs… (Ndlr : je m’accorde ici le droit de couper la suite de cette touchante tirade, qui se prolongea pendant plus d’une demi-heure, pour ne pas te plonger dans un sommeil profond, ami lecteur. Nous en arriverons donc à la conclusion de Bérénice, à savoir : ) … oh et puis zut pour tout le monde, je pars, c’est décidé !
Sur ce, la douce princesse retroussa de plus belle jupes et jupons, et s’enfonça dans les profondeurs du passage secret. L’humidité était si forte qu’elle prit la jeune fille à la gorge, et le froid lui donna la chair de poule. Ses pieds glissaient sur les marches qui semblaient faites de terre, et soudain, celle sur laquelle elle prenait appui se désagrégea et l’entraîna dans une courte chute. Lorsqu’elle se redressa, elle réalisa que la partie inférieure de l’escalier s’était effondrée, et que le passage continuait devant elle, toujours plus pentu, sa nuque lui faisait mal à force de la maintenir pliée inconfortablement, la hauteur du passage ne lui permettant pas de se tenir droite. Elle ne voyait pas où se portaient ses pas, en raison de la faible lumière dispensée par quelques torches, insérées à intervalle régulier dans les encoches du mur. La descente lui parut interminable.
Enfin, au bout d’un très long moment, le terrain se redressa quelque peu, et le plafond s’éleva sensiblement. Saisie d’un regain de courage, Bérénice accéléra le pas, le cœur battant. Il lui fallut néanmoins encore bien longtemps avant de parvenir à ce qui semblait être le bout du tunnel, dans tous les sens du terme : un mur aveugle, hérissé de barreaux métalliques rouillés, qui constituaient une échelle rudimentaire menant à une trappe de bois sombre. Bérénice dut s’y prendre à plusieurs fois pour arriver en haut, sa robe à volant ayant la fâcheuse tendance de se glisser entre son pied et le barreau, pour la faire déraper. La trappe s’avéra fort lourde, mais la vaillante princesse parvint à la faire pivoter sur ses gonds dans un rugissement d’outre-tombe (de la trappe, pas de la princesse) ; la lumière du soleil pénétra d’un seul coup dans le passage, aveuglant Bérénice après tellement de temps de semi obscurité oppressante.
Elle s’extirpa du souterrain dans un piteux état, à bout de forces, et totalement égarée. Elle se trouvait dans un petit bois aux arbres touffus, qui bourdonnait de l’activité des insectes et des petits oiseaux. L’odeur de feuilles était plus forte que tout ce que Bérénice avait eu l’occasion de sentir, et même à travers les branches, le soleil lui picorait la peau de tous ses rayons.
- Oh, miséricorde, gémit-elle en se laissant tomber au sol à côté de la trappe toujours ouverte. Où suis-je donc ? Ma robe est déchirée, mes mains sont couvertes de boue, j’ai faim et j’ai soif, et je suis plus fatiguée qu’après le plus éreintant des travaux de broderie… (Ndlr : ne jamais remettre en question le caractère éreintant d’un travail de broderie, lecteur. Tu ignores tout des pouvoirs cachés d’une épingle récalcitrante, ou de la puissance sournoise d’un fil de laine. Prends garde, si un jour tu en croises un, le péril est immense…) Que vais-je donc faire ? Je veux mon papa …
Le visage barbouillé de terre de la jeune fille fut rapidement lavé par ses larmes, et elle passa ce qui restait de la matinée à hoqueter, seule, perdue, dans la forêt. Etant donnés la pente glissante qu’elle venait de descendre dans le souterrain, et surtout l’effondrement de l’escalier, repartir par où elle était venue semblait chose infaisable. Lorsqu’enfin elle parvint à se ressaisir, son estomac gargouillait d’une façon peu princière, et ce fut la raison principale pour laquelle elle résolut de se lever.
- Allons ! fit-elle. Je ne vais pas m’apitoyer sur mon sort, je vais chercher un de mes sujets qui me portera assurément secours ! Louiiiiise ! Ah non, j’oubliais qu’elle n’est pas là. Tant pis, je peux y arriver, je le sais, je le sens !
Certes, une musique triomphale eût été de mise, mais je te rappelle que nous sommes dans un texte, ami lecteur, alors nous ferons sans. C’est donc sans trompette ni tambour ni synthétiseur, que Bérénice se mit en route au hasard à travers bois, ses longues manches échancrées laissant des lambeaux blancs accrochés un peu partout sur son passage, tels des flocons de neige immortels.
Avant de continuer cette histoire, je me dois de procéder à une petite digression fort profitable pour ta culture générale, lecteur. Tu n’es pas sans savoir que les forêts des contes de fées sont truffées de toutes sortes de créatures, hideuses ou splendides, de farfadets et de loups, de nains insupportables et d’ogres sans pitié. Et de bûcherons. De beaucoup de bûcherons. Mais il est une espèce dont on parle peu, qui n’est jamais évoquée sous la plume de messieurs Perrault ou Grimm, et qui pourtant mériterait d’être mieux connue. Il s’agit du tétras lyre. Mesurant une cinquantaine de centimètres, avec une queue en forme de lyre qui lui donne son poétique petit nom, cette espèce d’oiseau vit six à neuf ans en général, sauf par intervention de l’un de ses prédateurs redoutables : autours, renards, sangliers, mustélidés, corneilles et pies pour les couvées et les œufs. Son plumage est noir à reflets bleus, ses ailes brunes, avec une charmante barre blanche, couleur du dessous des ailes et de la queue. Majoritairement végétarien, le tétras lyre se nourrit de feuilles, de bourgeons, de graines, de fleurs et de baies, et il complète son alimentation avec des insectes, des araignées et des invertébrés. On dénombre plusieurs sous espèces aux noms musicaux et évocateurs, tels le Lyrurus mlokosiewiczi, responsable de nombreuses crises de bégaiement, le Lyrurus tetrix mongolicus, à l’intelligence éclatante, ou encore le Lyrurus tetrix tetrix, sans doute très doué pour manier des briques virtuelles.
Or donc, Bérénice se remit en route, s’enfonça dans les bois, et se perdit aussitôt entre branches et buissons. Au bout d’un long moment, elle entendit un bruit, tout proche, un bruissement entre les feuilles. Elle s’arrêta, aux aguets, prête à recevoir avec toute la bienséance de la princesse qu’elle était, sa première rencontre de l’histoire, se demandant avec crainte et excitation quel être étrange pouvait se tapir de la sorte dans la forêt. Par contre, toi, lecteur attentif, tu sais évidemment ce qu’elle allait rencontrer, bien sûr. Mais non, pas un tétras lyre, voyons, un bûcheron ! Pourquoi j’ai parlé du tétras lyre, dans ce cas ? Je te l’ai dit : pour ta culture générale – j’ai recopié ça d’une encyclopédie. Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos princesses. Ce fut donc une main large et velue, puissante, qui écarta d’un geste sans appel la branche la plus proche, le feuillage fut repoussé sur le côté, et le nouveau venu se dressa face à notre vulnérable Bérénice, de toute sa hauteur, soit un mètre cinquante, pour une quarantaine de kilos. A noter : le concept de « main puissante » est très relatif.


Commentaires

Le 12 août 2010 Aria a dit :

Attendre, attendre, encore attendre, je vais mourir d'attente :lol:

Le 20 août 2010 Edenz a dit :

Waaaaa J'A-DO-RE !
C'est une super idée ton narrateur !!
JE VEUX LA SUIIIIIITE !
Ah oui juste une question :
Est ce que le Lyrurus tetrix tetrix hurle "TETRIX POWER" à chaque fois qu'il capture une proie ??

Le 21 août 2010 Milora a dit :

Hey ! Ed, le retour ! =D ça fait plaisir ! (rentrée d'Allemagne ?)

Hum, pour le cri du Lyrurus tetrix tetrix... faudrait regarder dans une encyclopédie, parce que c'est effectivement là que j'ai recopié l'info :-p Mais bon, Lyrurus tetrix étant le nom savant pour coq de bruyère, peut-être qu'en Angleterre il hurle "Power" ? :-p

Le 21 août 2010 Edenz a dit :

Ou "BRUYERE POWER !"
Ouais non ça sonne pas aussi bien --'
Je veux même pas savoir comment tu as eu idée de lire dans une encyclopédie la définition du Lyrurus tetrix !
Et oui rentré d'Allemagne depuis bientôt deux mois mais après je suis partie ailleurs...
Bref. Ed est de retouuuuuuuuur !
Donc on s'active et on poste !
Je rigole de toute façon je repars demain !!

Le 27 août 2010 Llyne a dit :

C'est trop drôle xD
Surtout ce passage: "Dans sa robe blanche, avec ses blonds cheveux sagement noués en un chignon, et sa peau claire comme le pelage d’un chevreau innocent, elle incarnait la douceur même.
- Louiiiiiiise ! brailla-t-elle. Bon sang, vous ne pouvez pas fermer la fenêtre de la pièce où vous faites le ménage ? Avec ce courant d’air, il fait un froid de canard ici, empotée ! " ^^
Est-ce qu'on va reparler du début raté?

Le 31 août 2010 Milora a dit :

Hé hé, reparler du début raté ? Mais voyons, ne sous-estime pas le Narrateur, il ne donnerait pas des informations inutiles, même s'il aime bien faire tourner en rond le lecteur !


Ed, reviens-nous vite ! :-D :-p

Le 02 novembre 2010 masque argile a dit :

Quel narrateur!

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Commentaire : ;) >_< shame :S mrgreen oO siffle :) :( xD

Quelle est la quatrième lettre du mot muwvhd ? :