Inès 36

Rédigé par Milora | Classé dans : Inès des Vals ou...

13
08 | 11

Vous avez vu ? Vous avez vu ? Je suis redevenue régulière dans mes posts !
La suite d'Inès =)


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Inès 37

Rédigé par Milora | Classé dans : Inès des Vals ou...

26
08 | 11

Une fois décidé à les aider, le palefrenier se révéla d’une grande aide. Tout en gardant son indécrottable flegme, il était en fait très attentif à tout ce qui se faisait et se disait et se mit en devoir de rechercher des compagnons pour l’expédition. Il emmena nos deux amis à l’auberge du bourg, assez peu fréquentée à cette heure. Derrière le comptoir se tenait un homme à la carrure impressionnante et auquel l’adjectif « gros » pouvait s’appliquer sans hésitation. Une tignasse grisonnante tombait en cascade légèrement ondulée sur ses épaules et ses petits yeux bruns se plissèrent lorsqu’il vit arriver ses potentiels clients. Il était impressionnant, songea Kervélec, mais avait l’air d’avoir un bon fonds.
- Salut Jean-Louis ! lança Guillaume d’un air jovial.
Sous l’œil médusé du capitaine et du chirurgien, le palefrenier s’avança pour aller faire la bise à l’aubergiste en guise de salutation. Décidément, les coutumes étaient fort étranges dans ce pays reculé…
- Quel bon vent t’amène à cette heure ? s’étonna l’aubergiste.
- C’est le petit Bernard…
- Ne me dis pas qu’il veut encore que je lui montre ma collection de cartes topographiques ? J’aurais dû commencer par celle d’arbalètes…
- Non, non, cela n’a rien à voir. Il est parti il y a quelques jours à la recherche du baron et de sa fille avec le Comte de Saint-Flour mais ils ne sont toujours pas rentrés. Et voilà que ces messieurs viennent m’annoncer qu’ils partent à la recherche d’Inès des Vals qui serait en danger. Alors j’ai accepté de les aider et je viens demander ton aide.
- Mmm… je me disais aussi qu’il y avait bien longtemps que ton fils n’était pas venu me casser les pieds. La petite baronne serait donc en danger ? Qui est-ce qui oserait s’en prendre à une faible femme ?
- Hum. Si je peux me permettre, Mademoiselle des Vals est tout sauf une faible femme, fit remarquer Kervélec.
Le palefrenier sembla soudain se rappeler de la présence de nos deux amis et les présenta à l’aubergiste qui restait sur ses gardes.
- Comment se fait-il que vous connaissiez Mademoiselle Inès, vous n’êtes pas d’ici que je sache ?
- Ce serait trop long à expliquer, répondit Kervélec. Sachez juste qu’Inès avait pris la fuite pour échapper à son mariage, qu’elle s’est rendue sur la côte bretonne et est tombée à la mer. Nous l’avons repêchée et c’est ainsi que nous nous sommes connus. Elle a été enlevée il y a deux jours à Fougères, par des hommes vêtus de noir appartenant à une sorte de confrérie dont les membres se nomment les Cormorans. Maintenant, libre à vous de décider : acceptez-vous de nous aider ou non ? Nous n’avons déjà que trop perdu de temps !
Kervélec en avait effectivement plus qu’assez (et vous aussi chers lecteurs, ne niez pas !) de devoir parlementer alors que la vie d’Inès, et peut-être celle de Corentin, était en jeu. Il avait prononcé son petit monologue d’un ton sec et autoritaire, qui n’admettait pas de réplique. L’aubergiste avait troqué son air bonhomme pour celui, impavide, d’un homme qui n’a pas peur d’affronter l’ennemi si le besoin s’en fait sentir et, tel un Lord anglais prêt à mourir pour sa reine, il déclara :
- Votre histoire, quoi qu’un peu curieuse, me parait tenir la route. Il est clair que la fille des Vals n’est pas du genre à accepter le premier venu. Elle a du cran cette petite ! Le portrait craché de sa mère ! Bon ! ajouta-t-il en se frottant les mains. Je suis partant ! Un peu d’aventure n’a jamais fait de mal à personne ! Et puis, ce sera l’occasion de me servir de ma collection d’arbalètes !


Laissons donc tout ce monde à ses préparatifs (comportant, pour l’aubergiste, outre ses arbalètes, moult jambon et moult vin) et retournons du côté d’Isabelle et de Théodoric. Isabelle était toujours d’une humeur de dogue et Théodoric, malgré tout l’amour qu’il lui portait, commençait à en avoir assez (et vous aussi, chers lecteurs, ne niez pas !). Il s’approcha de la jeune femme et entreprit de jouer cartes sur table :
- Ecoutez Isabelle, que se passe-t-il ? Depuis Fougères, vous ne desserrez pas les dents ! Je sais bien que tout cela vous tourmente mais figurez-vous que moi aussi je suis inquiet ! Et si nous ne communiquons pas plus que cela, je doute que nous parvenions à grand-chose ! Ni vous ni moi ne sommes responsables de ce qui est arrivé à Inès et Corentin alors cessez de ruminer et tentons d’avancer à quelque chose !
- Théodoric, vous avez beaucoup de chance d’être d’un tempérament optimiste et joyeux mais vous aurez sans doute remarqué que ce n’est pas du tout mon cas, répliqua-t-elle. Alors, je suis sincèrement désolée si mon ton et mon attitude vous ont blessé mais j’en ai plus qu’assez de continuer à chevaucher sans avoir la moindre étincelle d’idée de ce qui a bien pu arriver et surtout de l’endroit vers lequel se dirigent nos amis ! Nous descendons vers la Loire, fort bien ! Qui nous dit qu’ils n’ont pas fait demi-tour pour retourner en Bretagne, ou bien qu’ils ne sont pas partis vers le Nord ? Pourquoi n’irions-nous pas jusqu’à Saint-Flour tant que nous y sommes ? C’est bien avec le Comte de Saint-Flour qu’elle devait se marier, non ? Pourquoi les Cormorans n’auraient-ils pas partie liée avec ce sinistre individu ? Au rythme où nous allons, nous apercevrons bientôt les châteaux du Roi mais je doute qu’on séquestre Inès à cet endroit…
Isabelle ne pouvait visiblement plus contenir ces pensées qui lui brûlaient les lèvres. Elle se sentait décidément bien trop loin de la mer. Au moins, en mer, les choses étaient beaucoup plus simples : un bateau n’avait pas un nombre infini de possibilités de fuite mais là… sur le continent…il était paradoxalement beaucoup plus facile de se faire mener en bateau.
- Au train où ils allaient, je doute fort qu’ils aient rebroussé chemin ! rétorqua Théodoric. En outre, aller vers les châteaux du Roi ne me paraît pas si absurde. Les Cormorans sont visiblement étroitement liés aux hautes sphères de l’Etat et cela m’étonnerait qu’ils fassent leur nid loin de leur gagne-pain… En outre, s’ils ont enlevé Inès pour le compte du Comte, n’oubliez pas que celui-ci doit présenter sa promise à la Cour. Or, la Cour…
Laissant sa phrase en suspens, le gabier tourna la tête vers la forêt qu’ils étaient en train de longer et en sonda les profondeurs obscures avec attention. Isabelle s’étonna de ce silence soudain.
- Hé bien ? Que se passe-t-il ? Vous avez vu un chevreuil ? décocha-t-elle d’un ton sarcastique.
- J’ai la nette impression que nous sommes suivis, répondit-il à voix basse.


Pendant ce temps, Corentin était, lui, bel et bien suivi par deux hommes qui ne lui laissaient aucune possibilité de fuite. Le Comte l’entraînait dans son sillage et, lorsqu’ils furent à une assez bonne distance de la calèche, il le darda d’un regard inquiétant.
- Ne tentez pas de jouer à chat, mon père. Vos propos alambiqués ne passent pas inaperçus et je n’ai pas l’intention de les tolérer très longtemps.
Alors qu’il prononçait ces mots, un pigeon était venu se poser sur son épaule et, après avoir détaché le minuscule morceau de parchemin de la patte du messager, il se lança dans la lecture de la missive. Corentin ne comptait cependant pas se laisser faire. Il s’en voulait déjà d’avoir cédé au Comte et plongé Inès dans un doute qui pourrait lui être fatal. Il s’en voulait d’autant plus qu’après réflexion, il en était arrivé à la conclusion qu’on ne l’aurait pas tué s’il avait dit autre chose :
- Ne me prenez pas pour un imbécile. Quoi que vous en disiez, vous ne pouvez pas me tuer, lança-t-il au Comte qui, perdu dans sa lecture, semblait ne faire aucun cas des propos de l’aumônier. Vous avez dit à Inès que j’étais à son chevet. Si je disparais, elle se posera des questions et ne sombrera pas dans votre machination. Votre plan ne peut pas réussir sans moi et je n’ai nullement l’intention de vous aider !
Sa résolution était prise : il était fermement décidé à tout endurer plutôt que d’aider Saint-Flour à parvenir à ses fins. Inès ne risquait rien et le Comte ignorait l’existence et surtout la position de leurs amis. Il ne pourrait donc s’en prendre qu’à lui. Avec un sourire satisfait, le Comte daigna enfin abandonner sa lecture pour répondre à Corentin.
- Voilà une décision très chevaleresque ! Vous faites preuve d’un louable courage mais il est malheureusement fort inapproprié… Voyez-vous, quand je disais que les pigeons étaient de petites bêtes bien utiles, j’étais encore au-dessous de la vérité : ces volatiles sont tout bonnement indispensables (le Narrateur se dégage totalement d’une telle prise de position plus que discutable) ! Voici un message qui vous intéressera très certainement.
Le Comte mit alors le morceau de parchemin sous les yeux de Corentin, qui se troublèrent à la lecture du message : Suis I de K et T.P. Sont arrivés à la Loire et remontent en direction d’Orléans. Attends instructions.- Ajoutez à cela le message que j’ai reçu il y a quelques heures et m’annonçant que le capitaine Kervélec et son ami chirurgien sont actuellement à Mayenne en train de rassembler des hommes et vous comprendrez que j’ai en main toutes les cartes maîtresses.
Le Comte ne cachait plus sa satisfaction et affichait un air d’arrogance insupportable.
- Ce n’est plus simplement votre vie que vous risquez mon père…Je pense qu’une petite diète et une bonne nuit de repos dans une clairière sombre et isolée permettant de pleinement profiter de la beauté des hurlements des loups vous aideront à prendre votre décision. Nous verrons alors si vous vous opiniâtrez. J’attendrai votre réponse pour envoyer mes ordres. Laissons encore quelques heures à vivre à vos amis.
Montbazac conclut son propos d’un signe de tête en direction de ses deux sbires qui empoignèrent l’aumônier. Corentin, interdit, n’opposa aucune résistance. Les trois hommes s’enfoncèrent dans la forêt, bien trop loin au goût du jeune homme qui se demandait si la région était autant infestée par les loups que ce que l’on prétendait. Après avoir marché environ un quart d’heure, ils arrivèrent effectivement à une clairière sombre et isolée au milieu de laquelle un arbre avait la particularité d’avoir une petite cage en bois attachée à ses branches. Les pieds et les mains de Corentin furent à nouveau entravés et on le jeta sans ménagement dans la cage, qu’un système de poulie permettait de hisser plus moins haut. L’aumônier se retrouva ainsi à un peu moins de deux mètres du sol, hauteur qui, s’il en croyait ses geôliers, permettait à un loup de venir poser ses pattes avant sur le bas de la cage. En s’esclaffant, les deux hommes souhaitèrent une « bonne nuit » au jeune homme et repartirent dans la lumière tombante de la fin d’après-midi. Bientôt, le bruit de leurs pas et de leurs rires s’effaça totalement et Corentin se retrouva seul avec lui-même.
Il n’était pas d’un naturel peureux mais il sentit s’abattre comme une chape de plomb le poids de la menace qui pesait sur lui et surtout sur ses amis. Au fur et à mesure que la nuit tombait, la paisible forêt prenait dans l’esprit du jeune homme un aspect hostile, il lui semblait deviner la présence d’êtres vivants tous proches qui n’attendaient qu’une chose : que l’obscurité se fasse pour qu’ils puissent enfin examiner de plus près ce que les hommes avaient daigné leur laisser. Plus le jour baissait, plus Corentin sentait son cœur battre dans sa poitrine. Il luttait contre l’angoisse mais il la sentait monter comme un venin dans ses veines. Le Comte était décidément un adversaire redoutable qui savait distiller la peur pour parvenir à ses fins. Qui pouvait lui assurer qu’il n’arriverait rien à ses amis s’il coopérait ? Après tout, avec ce genre d’homme, il ne fallait pas attendre de clémence. Corentin ne savait plus quoi choisir : il inclinait à penser qu’il valait mieux refuser d’aider le Comte car, aussi bien, il y avait fort à parier que celui-ci s’empresserait de se débarrasser d’Inès une fois qu’il l’aurait épousée. Mais d’un autre côté, essayer d’aider la jeune fille le conduirait à condamner à mort leurs amis. Il avait l’impression d’être devenu la clé de voûte de toute cette expédition. C’était sur lui que reposaient toutes les décisions. Le choix était pire que cornélien et, dans les deux cas de figure, Corentin se savait perdu. Cependant, le danger qui pesait sur Inès lui semblait bien plus imminent : dans l’état où elle se trouvait, elle risquait de tomber très facilement dans le piège que le Comte lui tendait. Leurs amis, en revanche, seraient sans doute suffisamment forts pour faire face aux ruses de l’homme de Cour. Le Comte n’avait-il pas dit que le capitaine et Judicaël cherchaient du renfort ? Dans ce cas, à moins qu’une nuée de Cormorans fondent sur eux, il était peu probable qu’ils soient si faciles à éliminer. Quant à Isabelle et Théodoric, ils ne pouvaient pas avoir une armée entière à leurs trousses… d’ailleurs, essayait de se persuader Corentin, ils avaient certainement déjà remarqué qu’ils étaient suivis… En tout cas, l’aumônier priait le ciel de leur envoyer un petit signal d’alerte. En attendant, la question subsistait : que faire ? Ne valait-il pas mieux continuer à jouer le jeu de Saint-Flour, ce qui lui permettrait d’approcher Inès ? Rien n’était moins sûr car avant que Corentin n’apparaisse, la jeune fille était très circonspecte quant aux déclarations du Comte. C’est lui-même qui avait jeté le doute dans l’esprit de la jeune fille et personne d’autre. Le Comte, seul, n’y serait pas parvenu.
Le temps que Corentin se fasse ces réflexions, la nuit était totalement tombée et les bruits de la forêt devenaient de plus en plus inquiétants. Le jeune homme sentit un déplacement d’air sous la cage et il ne put retenir un frisson d’effroi. A ce moment, un long hurlement tout proche lui glaça l’échine et l’angoisse le plongea dans une sorte de stupeur muette : les loups se rapprochaient. Il n’y avait plus qu’à prier pour que la cage soit à une hauteur suffisante pour le tenir hors de portée…


Au camp d’Eudes le Spartiate, au petit matin, la cage de bois qui retenait prisonniers le Baron des Vals et le Petit Bernard s’ouvrit brusquement et la femme que le Baron avait, de loin, prise pour Inès se pencha pour l’aider à s’extraire de son inconfortable cellule.
- Le Comte de Saint-Flour désire vous parler, l’informa-t-elle d’un ton neutre.
- Qu’il aille au diable ! Il peut toujours rêver d’épouser ma fille ! Jamais, vous m’entendez ? Jamais je ne laisserai ma petite Inès adorée aux mains de ce… de ce fieffé escroc !
Visiblement, le Baron avait finalement pris la mesure de la situation. Si Kervélec avait été là, il aurait probablement été ravi de voir la tâche qu’il s’était fixée en aussi bonne voie. Oui, mais voilà, justement, Kervélec n’était pas là… Le Baron aurait bien aimé pouvoir se réveiller et se rendre compte que tout cela n’avait été qu’un mauvais rêve que quelque plaisantin mal intentionné lui aurait implanté dans le crâne mais la chevalière qu’il quittait justement pendant son sommeil était bien là, à sa place, et s’enfonçait même légèrement dans sa chair pour lui prouver qu’il était bien éveillé.
- Et qui êtes-vous d’abord ? reprit-il, laissant exploser la colère qu’il contenait depuis tant de jours. En voilà des façons ! Vous m’enlevez, mes amis disparaissent et je ne sais même pas qui me tient prisonnier !
- Eudes le Spartiate, pour vous servir, Baron, répondit la femme d’un ton assuré.
- Cessez ces gamineries je vous prie ! « Eudes le Spartiate » ! Pourquoi pas le Chevalier d’Eon tant que vous y êtes ?
- J’y avais pensé mais c’était déjà pris, se vit répondre le Baron dans un sourire.
- Assez ! C’est intolérable ! Je veux votre véritable nom ! Nous ne sommes pas chez les Hurons ici !
La patience du père d’Inès avait cette fois véritablement atteint ses limites et il apparaissait que le Baron pouvait, en ces occasions, se montrer très charismatique. Tout compte fait, Inès n’avait peut-être pas hérité que de sa mère. Mais Eudes le Spartiate se mit en devoir de répondre aux interrogations de son prisonnier :
- Ecoutez, il ne vous appartient pas de connaître mon nom. Sachez simplement que je n’ai absolument rien à voir avec l’affaire qui concerne votre fille. Je ne suis que le chef d’une troupe de hors-la-loi qui rançonne les grands de ce pays pour subvenir à ses besoins et à ceux des pauvres des environs. Nous ne fréquentons certes pas des sentiers très recommandables et la majorité de mes compagnons ont un passé plutôt chargé mais nous n’avons jamais fait de mal à personne. Moi et mes hommes sommes autant les victimes que vous dans cette histoire. Je n’aime pas du tout ce qui se trame ici et tout en moi se révolte face aux desseins odieux du Comte de Saint-Flour. Je fais ce que je peux mais je n’ai pour l’instant trouvé aucun moyen de vous venir en aide sans risquer la vie de mes hommes. Alors soyez gentil et veuillez garder votre venin pour le Comte… quoi que je vous déconseille de trop vous en prendre à lui, vous n’entrez pas dans ses plans.
Ce discours avait laissé le Baron interdit. Jamais il n’aurait imaginé que ces brutes apparemment sanguinaires étaient en fait, comme qui dirait, des descendants de Thierry la Fronde, Robin des Bois et compagnie (les collants et le sourire béat en moins) dont les aventures avaient toujours suscité chez lui la plus grande sympathie. Evidemment, quand c’est à vous qu’ils s’en prennent, ils deviennent tout de suite moins amusants… Néanmoins, cela rassurait le Baron car s’ils ne constituaient pas des alliés, ils n’étaient pas non plus tant des ennemis que cela. Il se tourna vers son interlocutrice et s’arrêta en l’empoignant par le bras.
- Si vous voulez faire quelque chose, je vous en prie, dites-moi ce que vous savez au sujet de ma fille. C’est bien elle que ces hommes ont amenée hier avec ce pauvre prêtre, n’est-ce pas ? Comment va-t-elle ? Comment se fait-il que je ne l’aie pas vue ? La détresse et le souci qui se peignaient sur le visage du Baron, creusant un peu plus ses rides déjà profondes, toucha profondément Eudes. Elle ne voulait cependant pas lui épargner un tourment que le Comte allait de toute façon aviver dans quelques instants.
- Oui, c’est bien votre fille qui est arrivée. Ils ont fini par la retrouver mais je crains qu’elle ne soit guère en état de bouger de sa couche. Elle est blessée et la fièvre la fait délirer.
Le Baron pâlit à ces mots et il ne put articuler que ces paroles alors que deux hommes du Comte se dirigeaient vers eux :
- Je vous en prie, aidez-nous.
Ils venaient d’arriver au centre du campement. Le Comte s’était apparemment approprié l’abri d’Eudes le Spartiate et y siégeait, plus fier qu’un Empereur romain en campagne ou que l’anticalife de Médine. Le Baron put constater la moue rageuse qui passa comme une ombre sur le visage d’Eudes et vit son poing se serrer à la vue de ce spectacle.
- Mon cher Baron ! Je crains d’avoir été fort malpoli depuis mon arrivée en ces lieux et, préoccupé au plus haut point par le sort de ma chère et tendre promise, j’ai manqué à tous mes devoirs. Venez donc vous asseoir et partager mon modeste repas.
- Je me fiche de votre repas, Saint-Flour ! Rendez-moi ma fille. Tout de suite.
Le Baron avait repris de l’aplomb et il était fermement résolu à tenir tête au Comte. Ce dernier se contenta de ricaner. Il semblait jouir de la situation de puissance qui lui était offerte.
- C’est maintenant vous qui manquez à vos devoirs, Baron. On ne refuse pas le dîner offert par celui qui va devenir son gendre !
- Jamais ! Vous m’entendez ? Jamais vous n’épouserez ma fille ! Je n’y consens plus !
- Vous, peut-être pas, mais elle le fera.
A ces mots, le Baron partit d’un éclat de rire sans joie :
- Vous ne la connaissez pas, Comte ! Elle n’a jamais voulu de vous. Je le savais mais je pensais naïvement que vous étiez un homme charmant qu’elle aurait appris à aimer. Je suis décidément un bien piètre herméneute… (Notez que c’est lui que le dit…)
- Le Père Prioul pensait la même chose et pourtant il a dû se raviser : Inès croit que je l’ai sauvée de ses ravisseurs et ne tardera pas à tomber sous le charme du héros sans peur et sans reproche que je sais incarner à la perfection. Je n’ai que faire de vos réticences, Baron. Inès m’épousera de son plein gré, et contre votre volonté. Si tant est que vous soyez toujours des nôtres le jour des noces… Asseyez-vous !
L’ordre avait claqué comme un coup de fouet et son instinct aurait presque poussé le Baron à obéir sans broncher. Pourtant il resta debout et déclara :
- Je veux voir ma fille.
- Je ne crois pas que ce soit dans mon intérêt. Vous allez probablement essayer de l’influencer…Oh mais attendez ! ajouta-t-il d’un air faussement ingénu. J’ai une idée ! Iñigo !
Le petit homme blond sortit de l’ombre : il tenait prisonnier, l’étranglant à moitié, un petit Bernard littéralement terrorisé.
- Nous allons rendre visite à notre chère Inès. Iñigo sera juste derrière la porte. Au moindre faux pas, vous aurez la mort de ce petit vaurien sur la conscience. Suis-je assez clair ?
Le Baron ne put qu’acquiescer silencieusement face à ce coup bas d’une fourberie digne de Charles le Mauvais. S’attaquer à un enfant, même s’il s’agissait du petit Bernard, était bien la preuve du vice dont était capable cet homme. Le Comte le mena à une autre cabane toute proche où une couche sommaire avait été aménagée. Inès reposait là, endormie. Son père s’agenouilla à son chevet et lui passa la main dans les cheveux. Elle était bouillante. Elle entrouvrit à peine les paupières et murmura :
- Corentin…Ned…


Ned, justement, avait stoppé net sa monture en entendant les propos de Théodoric. Elle avait été tellement occupée à ruminer ses sombres pensées qu’elle n’avait prêté aucune attention à autre chose. Heureusement que Théodoric était là. Il lui semblait effectivement voir une forme bouger au fond des bois. Le gabier lui fit signe de reprendre sa route comme si de rien n’était.
- Oui, sûrement un chevreuil, acquiesça-t-il. Avouez que cela nous ferait du bien de lever un bon gibier pour le dîner.
Ils se mirent alors à parler plus doucement de manière à ce que leurs propos soient totalement incompréhensibles à quelques mètres de distance. Corentin scrutait la forêt avec attention mais aussi discrètement que possible. Il n’était pas agent de la Compagnie pour rien.
- Il nous faut intercepter cet espion, c’est notre seule piste, entama Isabelle. Est-il seul ?
- J’en ai bien l’impression. Il serait de toute façon bien imprudent d’entreprendre une filature à plusieurs. J’imagine qu’il a des complices un peu partout sur la route, prêts à frapper au moment opportun.
- Dans ce cas, nous l’intercepterons à notre prochain arrêt. La nuit tombe, il faut songer à trouver un endroit où nous reposer. Je suggère une clairière en lisière de la forêt.
Cette dernière se présenta quelques centaines de mètres plus loin. Avec quelques brindilles éparses, Isabelle entreprit de démarrer le feu tandis que Théodoric, avec un clin d’œil entendu, se proposa de se mettre en chasse. Il s’enfonça dans la forêt laissant, en bon modèle masculin du dix-huitième siècle (et à ses risques et périls), Isabelle affairée aux fourneaux. Cependant, loin de chasser le lièvre ou quelque autre gibier à poil, il décida de chasser plutôt le Cormoran. Comme il l’avait prévu, la sentinelle ennemie avait préféré surveiller le campement. Il la contourna par derrière et, peu à peu, s’approcha. Son expérience de gabier faisait de lui quelqu’un de particulièrement leste et agile, tant et si bien qu’aucune branche indélicate ne vint signaler sa présence à l’espion. Ce dernier ne comprit pas ce qui lui arrivait et se trouva enserré par deux bras puissants sans parvenir à se dégager. L’étranglant à moitié avec son bras gauche, Théodoric saisit une lourde branche de la main droite et administra un puissant somnifère à l’homme qu’il ramena auprès du feu
- Bien, maintenant nous n’avons plus qu’à nous assurer qu’il nous dise ce que nous voulons savoir. Espérons qu’il voudra bien se montrer coopératif…
Isabelle avait dit cela d’une voix timide. Elle se demandait ce qui se passerait si l’homme refusait de parler. Elle savait très bien ce qu’il était nécessaire de faire, la vie de ses amis était en jeu…Cependant, la simple idée d’avoir recours à la violence la répugnait et, à voir l’air qu’affichait Théodoric, il en allait de même pour lui. Pourtant, c’était bien cet homme ou leurs amis. Une décision allait s’imposer…


6163 commentaire(s)

Inès 38

Rédigé par Milora | Classé dans : Inès des Vals ou...

05
09 | 11

Et voilà un autre bout :)

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24 commentaire(s)

Inès 39

Rédigé par Milora | Classé dans : Inès des Vals ou...

19
09 | 11

Fichtre, je recommence à prendre du retard entre les envois, moi...

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37 commentaire(s)

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